Samantha ROTHMANN
Autrice Illustratrice Musicienne

AGORAVOX, LE MEDIA CITOYEN
« Partie d’échecs à Treblinka » de Samantha Rothmann,
une fiction historique instructive et magistrale
par Florian Mazé, le 10 août 2026
Tout d’abord, expliquons au lecteur ce qu’est une fiction historique. Il s’agit, tout simplement, de l’inverse d’une uchronie. Dans une uchronie, l’écrivain imagine une histoire alternative à partir d’un point de rupture — comme Philip K. Dick, qui explore ce que seraient devenus les États-Unis après une victoire des Japonais et du Reich nazi lors de la Seconde Guerre mondiale.
Dans une fiction historique, au contraire, le lecteur demeure solidement ancré dans la réalité des faits. L’auteur insère, au cœur d’événements incontestables, une intrigue fictive qui ne remet pas en question le déroulement de l’Histoire, mais permet de l’appréhender autrement. Les héros fictifs sont les personnages principaux de l’intrigue, mais restent secondaires par rapport à l’Histoire elle-même. Ils interagissent avec des personnages historiques réels, souvent célèbres ou puissants, sans jamais provoquer de bifurcation vers un monde parallèle. Le roman historique est la version littéraire de la fiction historique, qui inclut films, mangas, pièces de théâtres, BD, etc.
Samantha Rothmann s’en explique elle-même dans une postface qui résume l’histoire de Treblinka, camp de travail forcé et d’extermination nazi, situé en Pologne, près du village du même nom. Les officiers SS qui gèrent le camp ont réellement existé, la terrifiante visite de Himmler est un fait attesté, les violences contre les détenus, la configuration des lieux, les « performances » macabres du camp, l’horreur et les brimades, les paysages, le quotidien, jusqu’aux odeurs de cadavres calcinés, tout s’enracine dans une imposante documentation, que l’auteur n’a pas négligé de faire sienne.
J’ai même appris un détail choquant. Je croyais, avant de lire ce livre, que les chambres à gaz fonctionnaient à partir de produits de synthèse élaborés par l’industrie chimique allemande. J’imaginais une espèce de raffinement technique dans l’horreur. Et l’industrie chimique alimenta, en effet, certains camps de la mort. Mais souvent — et ce fut le cas pour Treblinka — les chambres à gaz se réduisaient à des baraquements étanches, percés de simples trous, que l’on reliait, via des tubes, à de banals tuyaux d’échappement de voitures ou de camions. Procédé « artisanal » — presque amateuriste — d’une affreuse simplicité ; l’agonie était longue, insoutenable, d’une pestilence toute mécanique, ce qui est très bien décrit dans le roman.
La fiction intercale trois ou quatre personnages qui vont cohabiter avec les vrais tortionnaires nazis, mais aussi avec de vrais détenus, que la révolte de Treblinka — en 1943 — rendra parfois célèbre (elle est très bien décrite également dans le roman).
Tout d’abord, le héros du roman : l’officier SS dissident, l’Oberscharführer Ralf Heimann, un gradé nazi écarté du front de l’Est suite à une blessure, que le Reich mute alors à Treblinka pour seconder les autres officiers. Doté d’un physique impressionnant, il dissimule péniblement une âme sensible, et même empathique ; on le voit évoluer vers le désespoir, de plus en plus écœuré par ses fonctions. Ce personnage est issu de l’imagination de Samantha Rothmann ; en revanche, il lutte désespérément contre ses collègues, subordonnés et supérieur — bien réels en ce qui les concerne — pour tempérer, un tant soit peu, l’horreur concentrationnaire.
Ensuite, le champion d’échecs, le Juif polonais Mirek Kowalsy ; c’est un détenu comme les autres qui frôle la mort à chaque page. Mais Ralf Heimann — lui-même assez bon au jeu d’échecs — essaie de l’arracher à l’enfer carcéral en faisant de lui son partenaire de jeu. Au passage, l’officier SS dissident tentera de sauver Zita, la sœur du maître des échecs, et Jakub, un autre détenu, leur plus proche ami. Inutile de préciser que Heimann s’attire l’antipathie des autres SS, les officiers historiques, qui voient en lui un traître à la cause aryenne.
Les quatre personnages constituent, presque à eux seuls, la fiction intercalaire. Dans ce genre de circonstances, en tout cas, on s’en sort in extremis ou bien on finit très mal… Mais je laisse au lecteur le soin de découvrir le destin de ces quatre protagonistes.
Sur la forme : le lecteur découvrira un texte relu et retravaillé, où l’on peine à trouver une coquille ou une maladresse. Samantha Rothmann n’appartient pas à la catégorie des truqueurs littéraires qui confondent le passé simple ou l’imparfait du subjonctif avec des maladies honteuses. Elle n’écrit pas non plus au présent, dans ce style fade, pauvre et haché, comme on trouve à présent dans les best-sellers de pacotille. On trouve un audacieux « et Rivka gisa » peu usité mais légal (vous n’avez qu’à vérifier « gésir » dans Wiktionnaire), page 193, et un « Franz sardonien », page 256, rare, mais tout aussi correct (« sardonique » n’étant pas la seule option). Avec ceci que le style exigeant de Samantha Rothmann reste fluide, que son livre se lit bien, au sens propre, sans à-coups, sans heurt.
Sur l’intrigue : Samantha Rothmann maîtrise également à la perfection les règles de la narratologie. 1) Une exposition centrée sur un événement décisif : l’officier SS écarté du front pour être muté à Treblinka. 2) Une partie ascendante qui se termine sur la visite (réelle) de Himmler : l’horreur est omniprésente, mais elle a un côté farcesque, irréel, presque ridicule. 3) La partie descendante (descente aux enfers) affreuse, tragique, insoutenable ; l’horreur s’accentue, s’hypertrophie, l’absurdité de la logique exterminatrice également ; 4) Le dénouement, avec ses morts et ses survivants, centré sur une grande bataille finale, d’ailleurs bien réelle : la révolte concentrationnaire de 1943.
L’originalité : là encore, le lecteur bougon pourrait maugréer : — Encore un bouquin sur la Shoah ! Mais Partie d’échecs à Treblinka n’est pas, précisément, un énième « bouquin sur la Shoah » : objection que Samantha Rothmann prévoit et réfute d’ailleurs dans sa postface. D’origine allemande, maîtrisant bien la langue allemande, petite fille d’un champion d’échecs des années 1950, et de confession catholique assumée, Samantha Rothmann a voulu développer un point de vue original et nourri de connaissances. Il ne s’agit pas d’un roman à l’eau de rose manichéenne, opposant de méchants nazis et de gentilles victimes, qui conclurait en disant : — Heureusement qu’on a la démocratie de nos jours, parce que la démocratie, c’est vraiment super sympa !
Évitant tout manichéisme, explorant la part d’ombre et de péché qui gît en chacun de nous, bourreau ou victime, Samantha Rothmann écrit des passages qui rappellent parfois le grand maître allemand du pessimisme, Arthur Schopenhauer. On est loin, mais alors très loin des billevesées bien-pensantes typiques de l’actuel Camp du Bien : — Nos ancêtres se sont battus pour avoir les droits de l’homme et aujourd’hui tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes…
On sait qu’une bonne œuvre de fiction vaut largement dix informations mal traitées, alors si vous voulez prendre la juste mesure de l’absurde tragédie humaine, lisez Partie d’échecs à Treblinka !